Le spectacle effarant des attaques d’une violence inouïe dont sont victimes de la part de l’administration Trump les recherches sur le climat et le domaine biomédical[1] m’ont poussé à ressortir un article de 2003 co-écrit avec mon épouse Christine PEZZOLI-BONNEVILLE et publié dans la revue Le texte et l’idée[2]. Il traite de la situation des physiciens allemands pendant la période nazie. Que peuvent les scientifiques face à un pouvoir que ses préjugés idéologiques poussent au déni des faits reconnus par la science ?
[1] Ces attaques sont un élément de l’application du Projet 2025, un programme politique réactionnaire élaboré par les milieux chrétiens conservateurs et certains lobbies économiques.
[2] C. Bonneville & R. Bonneville, «Physique Aryenne », physique moderne et Aufklärung. Les physiciens allemands sous le IIIème Reich, in Le texte et l’idée, n°17, pp.129-166, Centre d’Etudes Germaniques Interculturelles de Lorraine, Nancy (2003).
« Physique aryenne », physique moderne, et Aufklärung :
les physiciens allemands sous le troisième Reich
Es kommen die Herren Gelehrten
Mit falschen Teutonenbärten
Und furchterfülltem Blick.
Sie wollen nicht eine richtige,
Sondern eine arische gesichtige
Genehmigte deutsche Physik.
B. Brecht, Furcht und Elend des Dritten Reiches, Szene 8, Die Physiker.
Introduction
Dans la première moitié du 20ème siècle, la science est entrée de plain-pied sur la scène politique. Les accomplissements spectaculaires de l’activité scientifique se sont traduits non seulement par un accroissement de la masse des connaissances, mais également par de véritables révolutions dans la perception de notre relation au monde. Un ensemble de découvertes expérimentales permettent à partir de 1895 d’élaborer une première représentation de l’atome, la théorie de la relativité restreinte est énoncée en 1905, suivie dix ans plus tard par la relativité générale. Les premiers éléments de la mécanique quantique sont élaborés à la même époque, et elle se trouve entièrement construite vers 1930. Certains pouvoirs en place commencent alors à prendre conscience de l’importance de ces avancées et de leurs retombées possibles. La science est devenue un instrument. Dans le même temps que la science connait ce bouleversement sans précédent, de nouvelles idéologies apparaissent, qui prétendent apporter une vision globale de l’histoire et construire une société basée sur de nouveaux modes de relation entre l’individu, la collectivité et l’Etat. S’appuyant sur ces idéologies, de nouvelles formes de pouvoir, dictatoriales et totalitaires, se mettent en place. La seconde guerre mondiale constitue à cet égard un tournant décisif dans les rapports entre la science et la politique.
Au début du 20ème siècle, l’Allemagne est probablement le foyer le plus brillant de la recherche scientifique dans tous les domaines. Moins d’un demi-siècle plus tard, elle se trouve reléguée au second plan. Les scientifiques étant, comme leurs contemporains, le produit de leur époque, on a cherché après la guerre à comprendre l’attitude qu’ils avaient adoptée entre 1933 et 1945. Les scientifiques revendiquent en effet une éthique particulière liée à leur activité professionnelle. La plupart d’entre eux se sont ainsi réclamé tout au long du Troisième Reich d’une conception apolitique de la science en se retranchant derrière le concept de science pure, paravent commode pour qui veut se défendre de toute implication politique. Le savoir scientifique se considère en effet comme neutre dans la mesure où une théorie, après avoir été élaborée et validée, devient la propriété de tous sans distinction d’origine ou de nationalité. Ces scientifiques refusent par là même d’accepter le fait que le chercheur, à partir de cette époque, s’est mis à dépendre de façon croissante de facteurs extérieurs au monde scientifique pour assurer la diffusion des résultats de ses travaux et sa participation aux échanges scientifiques nationaux et internationaux. Par dessus tout, la poursuite de ses travaux et le fonctionnement des institutions dans lesquelles il travaille deviennent plus étroitement liés à l’attitude du pouvoir en place envers la recherche.
Ce dernier point est crucial dans le cas d’un régime comme le Troisième Reich. Nombreux sont ceux qui ont cherché à analyser les causes qui ont permis l’accession légale de Hitler au pouvoir et la passivité de la grande majorité de ses contemporains. Certains parlent d’une perte de repères dont ils font remonter les premiers signes au lendemain de la guerre de 1870. Le régime impérial aurait entrepris à partir des années 1890, et avec l’assentiment des masses, une politique visant à modifier, au besoin par les armes, l’équilibre des puissances au profit de l’Allemagne. Ce souhait de bâtir une entité nationale forte aurait été perverti entre 1914 et 1918 jusqu’à se transformer en un courant de pensée dans lequel la défaite était présentée comme un désastre militaire de proportions inconnues jusqu’alors. L’incapacité d’admettre cette défaite et la responsabilité de l’Allemagne dans la débâcle, incapacité qui aurait subsisté même avec un traité de paix moins infamant que celui de Versailles, et certaines conceptions de l’Histoire en vogue entre 1919 et 1933, imprégnées de sentiments antidémocratiques et national-allemands, seraient certains des facteurs qui auraient facilité, à côté des retombées de la crise de 1929, l’accession des nazis au pouvoir. Pour nombre d’historiens, le national-socialisme a vu le jour au cours d’une phase générale de récession mondiale et dans le cadre d’une crise générale de notre civilisation qui a touché tout le continent européen, permettant ainsi l’émergence de dictatures et de régimes totalitaires. Néanmoins ce type d’organisation politique a trouvé son expression la plus extrême en Allemagne. Si la vision du monde véhiculée par le national-socialisme n’avait que peu de choses en commun avec les conceptions culturelles et politiques existant en Allemagne dans la première partie du 19ème siècle, elle résultait par contre de l’amalgame vers la fin du siècle entre le mouvement accompagnant l’entrée de l’Allemagne dans le cercle des grandes nations modernes et une culture populaire décalée. Cette dernière n’était pas le reflet du niveau des connaissances et des conceptions du temps mais elle fournissait une matière première utilisable sur le plan idéologique et politique. Le national-socialisme pouvait se reposer sur des comportements traditionnels comme l’habitude d’obéir, l’acceptation des liens hiérarchiques, le sens du devoir. Ce n’était pas tant sa cohérence et sa façon de s’imposer à l’esprit qui donnaient sa puissance à la « vision du monde » nazie (Weltanschauung) que l’efficacité avec laquelle des lambeaux d’idées popularisés et des croyances à certains moyens miracles se combinaient avec des affinités politico-émotionelles. Il s’agissait donc avant tout d’une vulgarisation délibérée d’une image du monde qui se prêtait à l’élaboration d’un mythe politique de masse.
Comme leurs concitoyens, les scientifiques allemands durent affronter la défaite de l’Allemagne en 1918 et les problèmes économiques et sociaux de l’après-guerre, et ont été amenés à prendre position, au moins sur le plan privé, même s’ils se réclamaient en public d’un apolitisme de principe. En témoignent les nombreuses correspondances entre les plus célèbres d’entre eux, dans lesquelles les allusions politiques se mêlent aux considérations scientifiques. Nous avons choisi de nous concentrer sur les sciences exactes et plus précisément sur la physique, car celle-ci est a priori plus en prise sur le réel qu’une discipline comme les mathématiques. En effet, la formation et la validation de ses concepts sont issues d’un dialogue continu entre l’activité expérimentale et l’élaboration théorique, celle-ci étant exprimable sous forme mathématique, alors que les mathématiques s’élaborent par la manipulation purement logique d’objets abstraits. Entre 1919 et 1939, les physiciens allemands se trouvèrent confrontés à la fois à un choix politique et à une révolution scientifique de première grandeur. Cette dernière s’accompagna de mouvements de résistance au changement dont le plus spectaculaire fut le mouvement désigné sous le nom de « physique allemande » (Deutsche Physik) ou « physique aryenne » qui prit naissance dans les années vingt sous l’impulsion des deux prix Nobel Philipp Lenard et Johannes Stark. Il n’aurait pu s’agir que d’un de ces combats d’arrière-garde qui accompagnent classiquement les révolutions scientifiques. Il trouva cependant sa particularité dans la confusion qu’il faisait entre discours scientifique et idéologie, ainsi que par l’utilisation que firent ses promoteurs des moyens que pouvait mettre à leur disposition un régime totalitaire cherchant dans un premier temps à asseoir sa position et utilisant pour cela les compétences qui s’offraient à lui. Nous pouvons nous demander en effet quel autre intérêt les nazis auraient pu trouver dans la mise en place de ce que certains qualifient de véritable dictature dans le domaine de la physique en Allemagne entre 1933 et l’immédiat avant-guerre. Leur mépris pour la science était calqué sur celui de Hitler et les poussait à n’accorder que très peu d’importance aux conceptions dominantes dans ce domaine
Il est par ailleurs usuel de distinguer la recherche fondamentale, qui est plutôt l’apanage des Universités, de la recherche appliquée civile et militaire, qui se développait de façon accélérée en liaison avec l’industrie depuis le début du 20ème siècle. Cependant, s’il est vrai que la recherche fondamentale en physique a connu un essor incomparable pendant cette période, il est également vrai qu’à aucun moment elle ne s’est trouvée aussi proche d’applications considérables, notamment dans le domaine militaire. L’étude du comportement des physiciens allemands sous le Troisième Reich nous a incité à opérer une ultime restriction de notre étude à la recherche fondamentale, c’est à dire l’aspect a priori le moins concerné par la politique, et donc le plus significatif en cas de contamination idéologique.
Le phénomène de la Deutsche Physik a été largement étudié sur le plan historique. L’histoire des événements et la biographie des principaux acteurs est bien connue. Les documents majeurs sont identifiés et ont pour l’essentiel été analysés. A. Beyerchen s’est livré à la fin des années soixante-dix à une étude très minutieuse des aspects historiques de cet épisode mais cette étude reste pourtant restrictive en raison même des bornes précises qu’elle s’était fixées. Elle devrait, pour être complète, inclure une mise en perspective du point de vue de l’histoire des idées. Or il existe suffisamment de textes politiques originaux ou de citations à caractère politique pour permettre une telle analyse. Ce sont en premier lieu les ouvrages de Lenard, Grosse Naturforscher et Deutsche Physik [1]ainsi que de Stark, Nationalsozialismus und Wissenschaft [2] ainsi que différents articles et discours publiés par Lenard et surtout par Stark avant et pendant la période nazie[3]. Les deux hommes ont également laissé différents textes autobiographiques [4].
Une dimension essentielle de la Deutsche Physik a ainsi été très largement négligée et n’apparaît qu’épisodiquement dans la littérature : sa dimension épistémologique. Nous nous proposons ici d’étudier son articulation entre les plans scientifiques et politiques. Nous tenterons de déterminer si, et dans quelle mesure, ce phénomène est effectivement unique en son genre. Nous chercherons d’éventuelles analogies historiques et les phénomènes dérivés, tout en tenant compte de l’itinéraire personnel des acteurs. Nous reviendrons ensuite sur les conceptions de la Deutsche Physik, en mettant en lumière ses contradictions internes et ses erreurs, tant en ce qui concerne la nature même de l’activité scientifique que dans l’interprétation qu’elle fait de l’histoire des sciences. Nous nous proposons ensuite, et c’est cela que nous appelons la dimension proprement épistémologique du phénomène, d’étudier comment les conceptions politiques et scientifiques de la « physique aryenne » s’inscrivent dans l’histoire des idées, et plus précisément d’étudier leur formation à partir de courants préexistants dans l’Europe du 18ème et du 19ème siècle, avant qu’elles ne prennent corps dans l’Allemagne des années trente.
La Deutsche Physik
La Deutsche Physik fut un phénomène qui se limita strictement à l’Allemagne et n’eut apparemment pas d’épigones, même dans des pays fascistes comme l’Italie. La situation internationale ne joua qu’un rôle indirect, bien que l’ostracisme qui frappa l’Allemagne scientifique entre 1919 et 1926 puisse être rendu partiellement responsable de la mentalité qui se développa alors chez beaucoup de scientifiques. La réaction allemande fut en effet celle d’un contre-boycott selon lequel il ne devait pas y avoir de contacts avec les anciens alliés, mais uniquement avec les pays restés neutres durant le conflit. Certains physiciens allemands, comme Röntgen, s’enorgueillissaient même de leur isolement. Le physicien Born, lui-même d’origine juive, s’en prit de son côté à son ami Einstein en lui reprochant son esprit internationaliste et en expliquant la montée du nationalisme allemand par la situation tragique régnant alors en Allemagne. Jusqu’en 1928 (le boycott fut officiellement levé en 1926), les physiciens et les mathématiciens allemands continuèrent ainsi de polémiquer, pour finalement accepter en Novembre 1928 que l’Allemagne intègre le Conseil International de la Recherche. Après une amélioration passagère, la situation devait de nouveau se durcir après 1933, même si les contacts entre physiciens continuèrent, comme par exemple entre Bohr et Heisenberg, jusqu’à l’extrême fin des années trente.
Les chercheurs qui se sont intéressés jusqu’à présent au comportement des physiciens fondamentaux sous le Troisième Reich distinguent chez ceux reconnus comme « aryens » par le régime des comportements gradués allant dans quelques rares cas de la protestation ouverte, comme pour Max von Laue, à une franche adhésion aux doctrines officielles à travers la « physique aryenne » de Lenard et Stark. Le contexte historique, sous ses divers aspects politiques, sociologiques et économiques permet ainsi de rendre compte en partie du phénomène de la Deutsche Physik, mais, comme nous l’avons dit, il ne suffit pas à l’expliquer intégralement. A contrario, il semble impossible de traiter la période qui vit l’émergence, le développement et la disparition de la « physique aryenne » simplement comme un terrain clos où se seraient affrontées deux conceptions différentes de la pratique scientifique. La distinction significative ne s’opère pas tant entre physique classique et physique moderne qu’entre ceux qui se servirent de l’idéologie nazie pour tenter d’imposer leurs vues et les autres. Sur le plan scientifique, la majorité des physiciens reconnaissait dès 1919 la valeur de la relativité restreinte et de la mécanique quantique en raison des succès expérimentaux de ces théories (encore qu’ils pussent ne pas être d’accord sur l’interprétation de la mécanique quantique et de ses conséquences, comme par exemple l’abandon du déterminisme classique). Elle était par contre plus divisée sur la relativité générale, dont les preuves expérimentales étaient à l’époque mal assurées. S’il est vrai que les partisans de la « physique aryenne » étaient tous de sympathie nazie, on trouvait également des sympathisants nazis parmi les partisans des théories nouvelles. Inversement, certains adversaires des théories nouvelles les contestaient sur le plan scientifique sans pour autant s’engager dans une contestation à caractère raciste.
L’ostracisme qui frappa l’Allemagne après la première guerre mondiale facilita le développement de sentiments nationalistes et antisémites dans les milieux universitaires de la République de Weimar. L’opportunisme de certains et la défiance vis à vis de l’extérieur de larges parties de la science allemande contribuèrent au désastre. Dans le domaine de la physique, Lenard et Stark développèrent des idées racistes qu’ils cherchèrent à introduire sur le plan théorique. Ils ne faisaient en cela qu’imiter le mathématicien L. Bieberbach qui prétendait qu’il existait dans son domaine un lien entre démarche scientifique et origine raciale. Il affirmait ainsi retrouver chez les « aryens » un don de l’intuition qui allait à l’encontre de la tendance formaliste des mathématiques telles qu’elles se développaient à l’époque, tendance qui portait selon lui la marque d’un mode de pensée « sémite ». Cette approche « intuitive » lui paraissait plus riche que l’approche « formelle ». Bieberbach personnifiait en cela un courant anti-moderniste en réaction à l’évolution historique de sa discipline et exposait ses idées à travers une doctrine qui prit le nom de « mathématique allemande » (Deutsche Mathematik). Ce courant est moins connu que la « physique allemande », car ses manifestations furent moins spectaculaires et ses chefs de file plus discrets. Elle présente néanmoins avec elle de nombreuses ressemblances, partageant en particulier la conviction d’un lien entre la démarche scientifique et l’origine « raciale » d’une part, et le rejet d’une évolution scientifique impliquant un formalisme sophistiqué d’autre part. Bien que pour sa part Bieberbach se défendît de toute tendance raciste, il n’en fit pas moins écarter certains de ses collègues d’origine juive.
Cette même idée d’un lien existant entre la démarche scientifique et l’origine « raciale » est à la base de la Deutsche Physik, et fut largement soutenue par le régime nazi pour des raisons de politique intérieure durant les premières années de son existence. Si le phénomène de la Deutsche Physik, comme la Deutsche Mathematik, ne réunissait en fait qu’un petit nombre de représentants, ceux-ci purent profiter des circonstances pour imposer leur point de vue, au moins pendant quelques années. Les deux chefs de file incontestés du mouvement furent Stark et Lenard. Le premier en fut l’artisan car il chercha à imposer ces conceptions par son action directe, alors que Lenard, plus âgé, en fut plutôt le théoricien. Stark se contenta de reprendre une argumentation dont il explorait peu les tenants et les aboutissants en l’appliquant à ce qui l’intéressait, c’est à dire l’opposition entre les théories anciennes et nouvelles en physique. Lenard développait dans ses ouvrages une argumentation nettement plus détaillée se référant aux idées racistes théorisées au 19ème siècle par des auteurs comme H. S. Chamberlain et P. de Lagarde [5]. Si les deux physiciens virent dans le national-socialisme le moyen d’imposer leurs conceptions, ils se basaient sur deux conceptions très différentes du monde. Lenard et ses partisans avaient de la physique une vision que l’on peut qualifier de romantique, alors que celle de Stark était plutôt tournée vers l’application technologique. Il paraît donc excessif d’assimiler trop rapidement l’un à l’autre pour des raisons historiques. Il faut tout au contraire établir un distinction nette entre deux conceptions du monde et de la physique dont nous pouvons supposer qu’elles auraient fini par aboutir à des conflits réels dans des circonstances différentes.
Les conceptions de la Deutsche Physik
L’apparition de toute théorie scientifique nouvelle se heurte à des résistances de la part des tenants de l’ancienne théorie. La Deutsche Physik peut ainsi être considérée comme un phénomène de résistance à la double révolution qu’avait connue la physique dans le premier tiers de ce siècle, c’est à dire la relativité et la mécanique quantique. Cet épisode, bref mais significatif, de l’histoire de la physique est exemplaire compte tenu du contexte historique, puisqu’il montre un domaine scientifique dur, dont l’objectif est l’appréhension des lois de la nature et leur mise en forme mathématique à travers un dialogue permanent entre la théorie et l’expérience, perverti par des considérations étrangères au débat scientifique et émanant d’une idéologie totalitaire et raciste. La question centrale que pose la « physique aryenne » est celle-ci : pourquoi la résistance aux nouvelles théories en physique a-t-elle pris précisément cette forme en Allemagne à ce moment de l’histoire ? A. Beyerchen écrit que les idées développées par Lenard et Stark dans leur article de 1924 sont proches de celles de Hitler dans Mein Kampf, ce qui n’est guère surprenant car elles se basent sur les clichés populistes de l’époque et s’adressent dans l’ensemble au même public. Il relève cependant que les idées des deux prix Nobel se rapprochent plus encore de celles développées par A. Rosenberg dans son Mythe du Vingtième Siècle qui fut écrit à la même période, même s’il ne fut publié qu’en 1930. Ce dernier y glorifie le combat engagé par les « aryens-germaniques » contre le peuple juif comme l’incarnation de la lutte de la lumière contre l’obscurité. Un des thèmes centraux du livre est que Paul et les apôtres ont « judaïsé la religion chrétienne » et l’ont donc rendue incompatible avec le « véritable esprit germanique », ce qui rejoignait les conceptions de Lenard qui s’était détourné de la religion chrétienne parce qu’il pensait que les Églises étaient devenues avec le temps des instruments des « menées juives ». Lenard écrit par ailleurs dans son livre Grosse Naturforscher (1929) que toutes les grandes découvertes en physique furent depuis l’antiquité le fait de physiciens d’origine «aryenne». S’il y eut une période sombre entre la fin de la domination grecque et Léonard de Vinci, ajoute-t-il, il faut en attribuer la responsabilité à la « dégénérescence raciale des Grecs » ainsi qu’à l’imposition par le pouvoir politique des théories d’Aristote et de la Bible.
Cinquante ans après, les idées scientifiques développées dans la Deutsche Physik présentent surtout un intérêt historique, bien que Lenard les considérât comme indispensables pour comprendre réellement son point de vue. De façon très globale, la physique moderne serait analogue à un « brouillard » suscité par la « physique juive ». Il faudrait en retenir les quelques idées valables et écarter définitivement tout le reste. Lenard maintient par exemple sa théorie de l’éther développée en 1922 à partir du problème posé par l’invariance de la vitesse de la lumière, problème qui conduisit Einstein à développer la théorie de la relativité restreinte. Le monde matériel serait rempli d’éther. Celui-ci posséderait une masse bougeant de façon discontinue et se déplaçant sans heurts. Chaque parcelle de matière posséderait son propre éther et tous ces éthers s’interpénétreraient totalement. Il faudrait par contre bannir toutes les abstractions et en particulier les mathématiques avancées comme le calcul infinitésimal, qui ne sont pour Lenard d’aucune utilité pour la compréhension globale du monde, même si elles peuvent éclairer certains points secondaires. D’où son rejet de la théorie de la relativité et de la mécanique quantique. Lenard développe une vision du monde physique qui est certes mécaniste, mais n’admet pas que cette description puisse rendre compte de la totalité de la réalité car celle-ci inclut des élément de nature non matérielle qui sont en dehors de son champ d’action. Pour lui, la vision du monde de Newton est bonne, et ce sont les Lumières qui ont amené une perversion de la quête humaine de connaissance. L’homme est dominé par la Stoffwahn, une recherche effrénée des acquis matériels dont l’aboutissement ultime est l’application « juive » de ces théories matérialistes au monde industriel et le développement de l’appât du gain dans l’Allemagne du 20ème siècle. Il s’agit de lutter contre ce que Lenard stigmatise comme la « non-culture » (Unkultur) du peuple allemand qui a perdu de vue les grands enseignements de la Nature. Il existe en effet une indétermination fondamentale dans la Nature qui a pour conséquence que certains phénomènes dépassent l’entendement humain et se placent au-delà d’une quête purement matérielle. Lenard termine ses remarques préliminaires par ces mots : « Le peuple allemand est depuis plus de trente ans gavé sur le plan scientifique par les enseignements d’un étranger à sa race », c’est à dire Einstein,« ainsi que de ses partisans et de ses successeurs, et cela se perpétue ». Mais, tel ses héros mythologiques et les grandes figures de son passé, le peuple allemand saura se reprendre et vaincre en rejetant en particulier tous les développements récents de la physique, c’est à dire la relativité générale et la mécanique quantique. Ce rejet de la mécanique quantique, encore plus que celui de la relativité, contribua largement à lui aliéner la plus grande partie de la communauté des physiciens non juifs restés en Allemagne. Certains physiciens auraient en effet souhaité inclure dans la physique allemande ce qu’A. Beyerchen appelle une mécanique quantique du Nord, dont les concepteurs étaient comme Heisenberg d’origine « aryenne ». Une des erreurs de la « physique allemande » fut de s’y refuser et d’aller jusqu’à s’en prendre personnellement à Heisenberg vers le milieu des années trente.
En réalité, les points de friction entre les différentes factions de la « physique allemande » étaient nombreux sur le plan scientifique. Une certaine conception romantique selon laquelle la connaissance de la Nature résulte d’une « intuition » dominait chez Lenard. Pour Stark, par contre, il convenait de rejeter les théories nouvelles en raison du primat absolu de l’expérience dans la formation des idées en physique. Lenard était également en désaccord avec Stark lorsque celui-ci rejetait la description de l’atome par Bohr et Sommerfeld pour lui opposer l’hypothèse selon laquelle le noyau atomique serait un objet axial entouré par l’électron. A. Beyerchen émet l’hypothèse que Lenard, dans d’autres circonstances, aurait finalement pu, par exemple, se laisser convertir à la mécanique quantique, alors que Stark y était viscéralement opposé pour des raisons qui sortaient du simple cadre scientifique. Ils se trouvèrent cependant tous deux dépassés quand il devint évident pour le pouvoir qu’il fallait prendre en compte les acquis de la relativité restreinte et de la mécanique quantique pour intensifier les développements technologiques de l’effort de guerre. Il n’y avait donc pas, contrairement à ce qu’espérait Lenard, d’élaboration cohérente possible sur le plan théorique. La Deutsche Physik ne pouvait atteindre son but, battre en brèche et tenter d’éliminer l’influence de la physique moderne, qu’en se plaçant sur le terrain politique.
Sur le plan politique, les pages d’introduction de l’ouvrage Deutsche Physik présentent l’essentiel des conceptions de Lenard. Elles sont l’aboutissement logique du cheminement de la pensée de leur auteur au cours de la République de Weimar et se basent essentiellement sur le concept de race, rejoignant ici les théories développées à la fin du 19ème siècle par H. S. Chamberlain, pour qui l’homme de « race nordique » se sert de la science afin d’appréhender le monde des apparences de façon cohérente. S’il apparaît à Lenard tout à fait normal d’attribuer un style scientifique particulier à chaque pays, seul l’homme d’origine « aryenne » possède la capacité de développer des conceptions saines en physique, car il est seul à rechercher continuellement la vérité. Il s’agit à présent de préserver et de développer cette science afin, comme dans toutes les activités humaines, d’aider à préserver la communauté et de servir l’humanité. Bien plus, pour Lenard, les différentes « races » élaborent des sciences radicalement différentes. La science doit être comprise comme l’expression de l’essence même d’un peuple, et les théories développées sont à considérer comme des armes intellectuelles dans la lutte avec les sciences étrangères. Ce que l’on nomme la science « internationale », ou « cosmopolite », est en fait assimilable à la « science juive » qui contamine tout. Les juifs, écrit-il, ont pris le pouvoir en Allemagne après 1918, et leur représentant le plus connu, Einstein, veut grâce à la relativité transformer la physique et régner sur elle.
Lenard tombe alors rapidement dans une argumentation raciste qui reprend les thèmes chers aux idéologues nazis. Les juifs n’ont pas le sens de la vérité et s’opposent en cela au sens inné de la vérité du « vrai aryen ». Il s’agit à présent de sauver la physique « aryenne » menacée, tout comme l’esprit allemand, par une volonté juive délibérée d’induire en erreur le « pauvre Allemand ». Et il ajoute : « Les juifs sont partout, et celui qui se bat encore aujourd’hui pour affirmer l’internationalité de la science veut sans doute inconsciemment parler de la [science]juive, qui est partout, de même que les juifs sont partout » […]. « Le juif n’est pas en mesure de comprendre autre chose que les pulsions humaines et la faiblesse existant chez son peuple de serviteurs […]. La physique juive n’est ainsi rien d’autre qu’une illusion et une déformation de la « physique aryenne ». Il conclut : « Si l’Allemagne se propose à présent de sauvegarder l’existence de l’esprit aryen sur cette terre, alors nous pouvons sans doute appeler cet esprit l’esprit allemand et nommer physique allemande son action dans le domaine de la recherche. Le peuple allemand a le droit inaliénable de cultiver son don pour la réflexion de fond, en particulier en science. Ceci ne doit pas se faire uniquement dans l’intérêt de la patrie, mais aussi parce qu’ainsi nous entretenons ce qui existe de meilleur chez les hommes ».
Lenard s’en prend ensuite à l’Université et de façon plus générale au système éducatif. Les Allemands n’y trouvent pas l’enseignement nécessaire pour développer une compréhension saine du monde. Les défauts recensés, comme un enseignement trop poussé des mathématiques, une spécialisation et une abstraction excessive, sont en fait une reprise déguisée des reproches faits à Einstein et à « l’esprit juif ». Il se lance ainsi dans un long plaidoyer en faveur de l’observation de la nature et des avantages de l’expérimentation, opposés à l’abstraction excessive, dangereuse preuve de faiblesse intellectuelle. Il rejoint ici les conceptions de Stark, qui, s’il reprend à son compte les arguments racistes, est en fait surtout concerné par l’opposition entre les tenants de la méthode expérimentale restés fidèles aux théories classiques (les « bons » scientifiques) et ceux de la « physique dogmatique » (les promoteurs des théories nouvelles). La contribution directe de Stark à la théorie politique de la « physique aryenne » se borne pour sa part à une étude du rôle néfaste des « juifs » et des « marxistes » dans les cercles académiques nationaux et internationaux sous la République de Weimar. Il publie en 1934 sous le titre Nationalismus und Wissenschaft une attaque en règle contre la physique moderne. Il s’y défend d’avoir des points de friction avec le pouvoir sur sa conception de la science, se déchaîne contre Einstein et Franck et accuse les juifs d’avoir violé l’esprit scientifique.
Les premières attaques au niveau universitaire contre la physique moderne eurent lieu au cours de l’inauguration de l’Institut Philipp Lenard à l’université de Heidelberg en Décembre 1935, où furent mis en cause les tenants de la physique moderne comme Planck, von Laue ou Heisenberg. Mais en fait, les théories professées par la « physique allemande » ne formaient pas un tout homogène. En particulier, les partisans de Lenard et de Stark étaient en désaccord total sur le problème de la technologie, secteur primordial aux yeux des nazis. On a vu que Lenard avait une vision du monde romantique et foncièrement réactionnaire. Son rejet du matérialisme l’amenait à concevoir la technologie comme un instrument à manier avec précaution et qui ne devait pas être développé outre mesure. Stark, plus pragmatique, considérait au contraire que la technologie moderne constituait le grand apport de la race germanique à l’humanité. A. Beyerchen remarque qu’il rejoignait sur ce point les conceptions de Hitler et de Rosenberg, alors que l’on aurait pu supposer que ceux-ci auraient été plus proches des idées de Lenard. H. Rauschning rapporte ainsi que Hitler lui aurait dit que « l’idée d’une science libre, indépendante de l’utilité, ne pouvait surgir qu’à l’époque du libéralisme […] et [qu’] elle était absurde ». Il ajoutait que les limites de la science, qui n’est rien d’autre qu’un phénomène social, sont uniquement le profit et le dommage qu’elle apporte à la communauté.
Le profit principal de la science se situant sur le plan des acquis technologiques, Stark et ses partisans se situaient donc plus dans la ligne, mais devaient composer avec les conceptions de celui qui restait le fondateur de leur mouvement. Le discours prononcé par Stark lors de l’inauguration de l’institut Philipp Lenard à Heidelberg est particulièrement représentatif à cet égard. Stark y exprime son aversion pour tout ce qui est « juif » et son admiration inconditionnelle pour Lenard, « magnifique exemple de chercheur », mais indique aussi prudemment que privilégier excessivement la recherche fondamentale aux dépens de la technologie, comme d’ailleurs le contraire, ne pourrait qu’être dommageable à la science allemande. En fait les combats de Stark ne se situaient guère sur le terrain scientifique, comme en témoigne la campagne menée contre Heisenberg entre 1935 et 1939. En 1935, parut dans le journal du parti nazi Völkischer Beobachter un article écrit par Willi Menzel, un élève de Lenard [6]. Menzel opposait violemment les deux conceptions de la physique et lançait les premières attaques écrites nominatives contre Werner Heisenberg et la mécanique quantique qualifiée de « physique inacceptable ». Heisenberg répliqua en publiant l’année suivante dans le même journal un article où il démontait les arguments de la « physique aryenne ». Dans son texte, le physicien expliquait son recours au Völkischer Beobachter par son désir de rencontrer ses adversaires sur leur terrain. Il y adoptait un ton prudent au départ, citait Stark et Lenard comme deux des plus vieux et respectables physiciens d’Allemagne, mais réfutait ensuite leurs idées point par point.
A l’automne 1936, Heisenberg envoya avec 75 autres collègues, dont certains avaient des sympathies nazies, une lettre au ministre Rust, dans laquelle les signataires exprimaient leurs inquiétudes face à l’évolution de la physique en Allemagne. Ils attribuaient le nombre de plus en plus faible de physiciens dans les domaines techniques et dans l’armée, ainsi que le déclin des inscriptions universitaires, aux attaques dont la physique moderne était l’objet. Ils ajoutaient que cet état de chose était très dangereux pour l’avenir de l’Allemagne tant sur le plan scientifique et technique que pour son image sur le plan international. Ils démontraient ensuite l’inexactitude de chacun des arguments avancés par la « physique aryenne », et insistaient sur l’importance des mathématiques comme sur l’alliance étroite entre théorie et expérience. La lettre se terminait par un appel de tous les signataires à cesser « les attaques officielles dans la presse écrite qui cherchent à rabaisser une des formes de la recherche au profit de l’autre ».
La polémique s’accentua lorsque se posa le problème de la succession de Sommerfeld à l’Université de Munich en 1936. Au moment de prendre sa retraite, Sommerfeld avait émis le souhait que Heisenberg prenne sa suite, ce qui se heurta à la violente opposition des physiciens « aryens », et en premier lieu de Stark. Pour stopper le processus de nomination de Heisenberg , Stark publia en Juillet 1937 dans le journal des SS Schwarze Korps un article virulent intitulé Les juifs blancs et la science. Il y affirmait que les professeurs de l’enseignement supérieur allemands avaient « méprisablement échoué » dans cette époque du « combat » national-socialiste, et en attribuait la responsabilité à l’influence juive dominant l’Université allemande. Il dénoncait, malgré le départ de la plupart des professeurs juifs, la persistance du règne de l’esprit juif par l’intermédiaire de « suppôts » travaillant en relation étroite avec les émigrés, et attaquait directement Heisenberg, dont la célébrité internationale était pour Stark précisément dûe à ce type de collaboration. « La façon d’agir du professeur Werner Heisenberg » écrivait-il « montre à quel point les « juifs blancs » se sentent sûrs de leur position. Il a réussi à introduire frauduleusement, dans un organe du Parti, un article dans lequel il présente la théorie de la relativité d’Einstein comme la « base naturelle de toute recherche ultérieure », et voit dans le développement des systèmes théoriques l’une des tâches les plus nobles de la jeune science allemande. En même temps, il tente d’impressionner les autorités compétentes et de réduire les critiques au silence par le biais d’un référendum des physiciens allemands sur la valeur de la théorie ». Heisenberg est appelé plus loin « le dépositaire de l’esprit de Einstein », qui n’aurait pour sa part reçu le prix Nobel que parce que celui-ci est décerné sous la complète influence de l’esprit juif, et est finalement traité « d’Ossietzky de la physique » (Carl von Ossietzky, un pacifiste convaincu, avait été arrêté après l’incendie du Reichstag. Il obtint en 1935 le prix Nobel de la paix et mourut en camp de concentration en 1938).
Heisenberg se sentit tellement menacé qu’il s’adressa en Juillet 1937 directement à Himmler qu’il put toucher grâce à ses relations personnelles (il était en particulier soutenu par Ludwig Prandtl, spécialiste de la mécanique des fluides et très apprécié du pouvoir). Himmler lui fit savoir exactement un an plus tard qu’il avait pris des mesures pour que de telles attaques ne se reproduisent pas [7]. Les historiens citent à ce propos une lettre de Himmler à Heydrich dans laquelle il indiquait que le régime ne pouvait pas se permettre « de perdre ou de supprimer cet homme qui est relativement jeune et qui peut contribuer à la formation de la jeune génération ». Stark réussit néanmoins à faire nommer en 1939 un physicien « aryen » à la chaire de Sommerfeld, Wilhelm Müller, dont Prandtl écrivit en 1941 qu’il « n’apporte rien, absolument rien à la physique théorique. Au lieu de quoi, il a publié sous forme de polémique un programme de travail qui ne peut être considéré que comme le sabotage d’une discipline indispensable au progrès technique ».
Quatre ans plus tard, en 1941, Stark, alors à la retraite, n’avait pas dévié de ses convictions politiques et scientifiques et proclama dans un article publié avec W. Müller que la fin de la « physique dogmatique » était proche. Stark y réitérait ses attaques contre les physiciens ayant adopté extérieurement les conceptions nazies mais « agissant dans le sens de l’esprit juif » (allusion transparente à Heisenberg). Il concluait qu’une comparaison des résultats obtenus par les recherches de la physique « aryenne » et par ses adversaires montrait que la première avait apporté beaucoup de connaissances nouvelles, alors que la physique « dogmatique » n’avait su que remplir des pages et des pages de calculs et se livrer à la propagande. Pour sa part, Müller reconnaissait entre les lignes que les défenseurs de la Deutsche Physik n’étaient plus qu’une poignée en butte aux attaques incessantes de leurs adversaires désormais bien en place.
Y a-t-il une spécificité de la Deutsche Physik ?
Comme le souligne T. Kuhn, une nouvelle théorie n’est pas un simple accroissement des connaissances. Son élaboration implique la reconstruction de la théorie antérieure à l’intérieur du nouveau cadre conceptuel et la réévaluation des faits expérimentaux qui la validaient. La communauté scientifique doit modifier des procédures expérimentales et des modes d’élaboration théorique qui lui étaient familiers. Certains scientifiques supportent mal cette remise en question, qu’ils perçoivent comme une remise en cause personnelle : « La nouvelle théorie implique un changement dans les règles qui gouvernaient jusque là la pratique normale de la science, d’où un retentissement inévitable sur une partie du travail scientifique qu’ils ont déjà réalisé avec succès ». Ceci s’applique à la plupart des grandes révolutions scientifiques, et en particulier à la nouvelle vision du monde introduite par Copernic et Galilée sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Si les conséquences de la relativité et de la mécanique quantique ont provoqué des débats scientifiques parfois vifs dans la communauté scientifique internationale, il n’y a qu’en Allemagne que cette opposition s’est cristallisée en un corps de doctrine. Elle représente ainsi à la fois un phénomène extrême de résistance à une révolution scientifique et un phénomène politique particulier dans le contexte général du Troisième Reich. Une étude globale du phénomène de la Deutsche Physik suppose d’abord une remise en perspective vis à vis d’autres tentatives ayant eu lieu dans des régimes dictatoriaux ou totalitaires pour imposer une doctrine scientifique officielle. Sans remonter aux tribulations de Galilée, d’autres distorsions de la science par l’idéologie ont été constatées au cours du 20ème siècle. Un exemple tristement célèbre est l’opposition entre la « science bourgeoise » et la « science prolétarienne » dans l’URSS de Staline et Jdanov. Les deux types de régime ont été souvent comparés par les historiens et leur attitude dans le domaine scientifique présente au premier regard certaines analogies. On peut être tenté de faire un parallèle entre la « physique aryenne » de l’Allemagne nazie et la « génétique prolétarienne » de l’URSS stalinienne, où un discours pseudo-scientifique et largement idéologique a stérilisé par la terreur un domaine entier de la science soviétique.
Cette comparaison, au premier abord séduisante, est en fait inexacte. Que la Deutsche Physik se soit manifestée dans un pays fortement industrialisé, qui était alors à la pointe de la recherche scientifique, et au moment où celle-ci connaissait une formidable révolution, constitue un phénomène unique. Il y a eu conjonction entre un mouvement de réaction scientifique aux évolutions fondamentales récentes de la science et un mouvement de réaction politique entendant régenter tous les aspects de la vie sociale. Lenard et Stark, contrairement à Lyssenko, étaient d’authentiques scientifiques de formation. Ils avaient réalisé des travaux de qualité avant de perdre le contact avec la science en marche et de s’orienter vers l’action politique. Les contraintes externes et l’effort de guerre ont par ailleurs rapidement amené les dirigeants nazis à abandonner la « physique allemande » pour récupérer les acquis utiles de la physique moderne. Quelques contorsions dialectiques, destinées à préserver la façade idéologique, leur permirent d’utiliser les travaux d’auteurs qui, comme Einstein, présentaient l’inconvénient d’être juifs. Lyssenko, par contre, a continué longtemps de bénéficier d’un soutien officiel même après la mort de Staline, et ceci malgré la situation catastrophique de l’agriculture soviétique. Le national-socialisme, s’il prétendait offrir une vision globale de l’histoire, ne prétendait pas en être une théorie « scientifique », contrairement au marxisme-léninisme.
Il convient cependant de ne pas exagérer l’importance de la Deutsche Physik dans l’histoire des idées en physique. Elle est demeurée un phénomène marginal, une tentative vaine et désespérée d’une poignée d’individus isolés au sein même de leur communauté pour préserver, en dépit de difficultés théoriques et expérimentales croissantes, certains concepts de la physique classique, comme la théorie de l’éther, et contrer les avancées victorieuses des théories modernes. Le courant idéologique représenté par la « physique aryenne » n’a d’ailleurs guère eu d’écho hors de l’Allemagne. On sent parfois l’ombre d’un regret chez Stark, pour lequel la validité des théories qu’il défendait aurait dû être reconnue par la communauté scientifique internationale. D’où ses efforts pour se faire entendre sur le plan extérieur par plusieurs interventions dans la revue Nature, dont en particulier un article du 30 Avril 1938, The Pragmatic and Dogmatic Spirit in Physics, qui fit scandale. Dans l’ensemble, l’optique des « physiciens aryens » restait cependant profondément nationaliste et ethnocentrique. Elle se situe directement dans la ligne de la réaction à l’ostracisme dont fut frappée la communauté scientifique allemande après 1918. Le phénomène se cantonna au cadre allemand tant en raison de l’attitude autarcique de ses propagandistes et de leurs amis, qu’en raison de son rejet total au niveau international. Ce dernier était dû non seulement à l’influence des émigrés allemands, mais surtout à l’impossibilité de défendre sérieusement des théories aberrantes au sein de la communauté scientifique mondiale. On pourrait néanmoins se demander si la Deutsche Physik n’a pas eu de retombées dans les pays occupés par l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, et notamment en France. Il aurait en effet été envisageable que le régime de Vichy, dans le contexte de la « révolution nationale », de la collaboration et de l’antisémitisme d’Etat, ait pu favoriser des tentatives analogues pour régenter l’activité scientifique. Bien qu’à notre connaissance la question n’ait pas été traitée, nous pouvons cependant supposer que la réponse serait négative. En effet la Deutsche Physik était déjà sur le déclin à l’époque où la France fut occupée par l’Allemagne.
Compte tenu du peu d’intérêt que le régime et l’opinion portaient à la science, nous pouvons donc nous étonner de la place prise par la Deutsche Physik dans l’histoire de la communauté scientifique allemande durant cette période. Nous avons noté plus haut que le phénomène similaire de la Deutsche Mathematik fut nettement plus discret. Ce fut sans doute l’attitude personnelle, pour ne pas dire l’activisme, des meneurs de la « physique aryenne » qui joua un rôle essentiel. Nous sommes ici en présence de deux physiciens de valeur (du moins à l’origine) qui se sont trouvés confrontés directement à une révolution scientifique considérable. Incapables de la comprendre, ils ont cherché à en empêcher le développement en utilisant tous les moyens dont ils pouvaient se saisir. Leur opposition à l’avancée des idées nouvelles en physique n’a rien en commun avec la résistance opposée par exemple par Einstein ou de Broglie à la mécanique quantique dont ils refusaient d’admettre, critiquaient et cherchaient à prendre en défaut l’interprétation probabiliste défendue par l’Ecole de Copenhague. Ce dernier débat fut toujours maintenu au niveau scientifique et philosophique sans glisser sur d’autres plans, politique ou religieux, et sans que l’attaque personnelle et l’invective tinssent lieu d’argumentaire.
La personnalité des propagandistes de la Deutsche Physik semble avoir joué un rôle primordial, non pas tant dans l’élaboration de ses théories que dans l’évolution de son image. La publication des Mémoires de Lenard et l’étude des papiers personnels des deux hommes, largement inédits, permettrait de mieux comprendre leur itinéraire personnel. Il apparaitrait probablement qu’ils étaient tous deux sincères à leur manière, bien que leur comportement sous le Troisième Reich différât sensiblement. Ceci peut, entre autres, être attribué à leur différence d’âge. Lenard avait largement dépassé 70 ans et ne cherchait plus la reconnaissance sociale avec la même ardeur que Stark. De plus, il resta fidèle toute sa vie au système universitaire dont il était issu et dont il fit partie jusqu’à la fin. Si Lenard, qui apparaît comme le théoricien du mouvement, joua un rôle réel dans l’établissement de l’influence politique de la Deutsche Physik et intervint à différentes reprises, il ne chercha jamais à occuper le devant de la scène. Les projecteurs se braquent donc plus spécifiquement sur Stark lorsque l’on tente d’analyser la façon dont les physiciens « aryens » ont cherché à utiliser l’avènement du nazisme pour imposer leurs idées. Stark, exclu du milieu universitaire depuis sa démission de 1922, et pensant avoir fait une découverte d’importance capitale non reconnue, avait une revanche à prendre, d’où l’accusation d’opportunisme que l’on est tenté de porter contre lui. Ses convictions étaient cependant réelles, bien qu’en raison de son caractère difficile il ait rapidement eu des démêlés avec certains membres du parti nazi. Alors que son aîné se contentait d’élaborer et de défendre une conception classique de la physique, Stark chercha à la mettre en pratique en tant que président de la Physikalische Technische Reichsanstalt. On peut même se demander dans quelle mesure le sort de la « physique allemande » ne s’est pas très vite, faute de consistance réelle, confondu avec celui de Stark, comme le suggèrent les conséquences, en fin de compte désastreuses pour la Deutsche Physik, de l’affaire de la succession de Sommerfeld à Munich.
Les contradictions de la Deutsche Physik
Nous avons sommairement évoqué les conceptions de la Deutsche Physik. Il ne semble pourtant pas que les notions de « science aryenne » et de « science juive » aient jamais été définies avec exactitude. Les théories raciales de la « physique allemande » ne constituent guère qu’une extension de l’idéologie développée par Rosenberg et au sein du N.S.D.A.P dans les premières années du régime nazi. Nous avons vu qu’elles reposaient sur l’idée d’un lien entre origine raciale et démarche scientifique, l’approche intuitive qui caractériserait à la « race aryenne germanique » étant supposée plus féconde que l’approche formaliste attribuée à la « race sémite ». Cette séparation des scientifiques en différentes « ethnies » n’était pas nouvelle. A la fin du 19ème siècle, ces idées avaient été développées à l’université de Göttingen dans le séminaire du mathématicien allemand F. Klein, qui n’avait pourtant rien d’un antisémite. On y avançait déjà l’idée que « juifs » et « germains » concevaient les calculs de façon différente, les premiers étant très forts en logique alors que les seconds pensaient intuitivement. A. Sommerfeld, un des pionniers de la mécanique quantique, et dont les nazis désigneront l’institut comme un des hauts lieux de la « conspiration juive », bien que lui-même ne le fût pas, estimait de son côté qu’il y avait « quelque chose de malsain » dans la théorie de la relativité d’Einstein. Il écrivait ainsi en 1907 : « Elle traduit un dogmatisme allant contre l’intuition. (…) Un Anglais aurait eu du mal à produire une telle théorie ; peut-être exprime-t-elle, comme celle de Cohn, le style conceptuel du sémite ».
L’antisémitisme qui animait les « physiciens aryens » les conduisait d’ailleurs à des contradictions flagrantes. Lenard lui-même reconnaissait par exemple le bien fondé de la relativité restreinte mais il en attribuait la paternité au physicien Hasenhörl. La mécanique quantique avait au contraire de « vrais aryens » parmi ses pères fondateurs, comme Heisenberg. De manière plus insidieuse, l’idée que des cultures différentes puissent produire des sciences différentes est une idée qu’on retrouve assez fréquemment exprimée à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, et pas seulement en Allemagne. La communauté scientifique française, par exemple, n’était pas à l’abri de discours de même nature. Rappelons qu’il y avait eu en France après la première guerre mondiale un fort courant nationaliste favorable au boycott de l’Allemagne sur le plan scientifique, et certains scientifiques français hostiles à la relativité avaient alors défendu la thèse d’une « science française » (forcément supérieure) s’opposant à la « science allemande » (entendez la relativité). Plus tard, les scientifiques émigrés d’Allemagne reçurent en France un accueil mitigé au sein de la communauté scientifique elle-même. Il reste que si la conjonction entre nationalisme et conservatisme scientifique ne fut pas propre à l’Allemagne, la « science à la française » ne trouva pas de soutien dans une classe politique assez indifférente. Elle révèle cependant une confusion fondamentale surprenante alors qu’il s’agit de sciences « dures », a priori moins sujettes aux écarts idéologiques, du moins tant que l’on ne se pose pas la question de la finalité de la recherche.
Ces conceptions raciales de la science, d’abord soutenues par le pouvoir hitlérien, furent remisées au second plan au bout de quelques années. A travers les juifs, c’étaient le libéralisme, l’internationalisme et le pacifisme qui étaient visés, et le régime, toujours pragmatique, écarta partiellement ceux des représentants trop zélés des doctrines raciales qui devenaient encombrants et inutiles, comme Rosenberg. Ce fut aussi le cas des conceptions de Stark et de Lenard, dépassées dans le discours et dans les faits, et dont l’échec politique peut être en partie attribué à l’incapacité de ses thuriféraires à naviguer entre les différentes factions en lutte d’influence sous le Troisième Reich. Ainsi, lorsque l’évolution de la situation politique relégua les considérations idéologiques au second plan, la contre-offensive victorieuse des partisans de la physique moderne put-elle porter exclusivement sur le terrain scientifique. Il est particulièrement intéressant ici de se reporter aux actes de la fameuse « controverse de Munich », à l’issue de laquelle les partisans de la Deutsche Physik durent se résoudre à admettre les principales idées de la physique moderne. Comme il était impossible d’affronter la Deutsche Physik sur le plan politique, où elle conservait trop d’appuis, deux physiciens « modernes », W. Finkelburg et O. Scherzer, suggérèrent d’organiser une confrontation ouverte des deux théories sur le plan scientifique. Leur but était de faire reconnaître l’existence de certains acquis scientifiques de la physique moderne et de prévenir de nouvelles attaques politiques sous le couvert de l’argumentation scientifique. Les débats, baptisés ironiquement Münchener Religionsgespräch, eurent lieu en 1940 et furent complétées par une seconde conférence à Seefeld. Les tenants de la « physique aryenne » s’y virent contraints de reconnaître le rôle prépondérant des mathématiques, d’admettre la validité de la relativité générale, même si l’expérimentation restait nécessaire, d’accepter le bien-fondé de l’introduction d’une quatrième dimension (le temps) dans les calculs, et de rendre justice à la mécanique quantique comme étant le seul outil connu permettant de comprendre le comportement des atomes. Le but des instigateurs de la conférence était atteint. Pour la première fois, les tenants de la « physique aryenne » avaient été contraints de quitter le terrain politique pour s’engager dans des discussions réellement scientifiques.
Nous avons déjà relevé que les conceptions proprement scientifiques des tenants de la Deutsche Physik n’étaient pas non plus sans discordances. Toutefois, Lenard et Stark s’accordaient pour critiquer ce qui leur paraissait être des excès de formalisme dans les orientations récentes de la physique, Or l’apparition de la relativité et des quanta entraînait la physique vers une formalisation croissante faisant appel à des outils mathématiques sophistiqués et d’invention récente. Il suffit de se livrer à une revue rapide de l’histoire des idées en physique depuis la révolution formidable due à Galilée et Newton au 17ème siècle jusqu’à l’énigme posée à la fin du 19ème siècle par la constatation de l’universalité de la vitesse de la lumière, d’une part, et le problème du spectre du corps noir, d’autre part, ainsi que la formation des idées conduisant à cette seconde et double révolution de la relativité et de la mécanique quantique. Elle montre à quel point ces conceptions nouvelles, et le rejet qu’elles impliquent de la vision d’un univers mécanique et déterministe et d’un temps absolu, pouvaient heurter des esprits formés dans la tradition classique. Notons au passage que la science des Grecs, que Lenard cite en exemple, était à la fois dogmatique et spéculative, reproches faits particulièrement à la relativité générale. Spéculative, parce que la physique des Grecs s’appuyait sur l’observation quotidienne du monde et la réflexion, mais ne pratiquait pas du tout la méthode expérimentale. Dogmatique, parce que de nombreuses écoles coexistaient, dont chacune proposait son système d’interprétation et son argumentaire basés sur l’enseignement d’un maître. La physique, au sens que l’on donne aujourd’hui à ce terme, a commencé avec Galilée, qui, en réaction avec la tradition scolastique héritée d’Aristote, a introduit la méthode expérimentale. De même, la critique de mathématisation excessive que la Deutsche Physik adressait à la physique moderne aurait pu être adressée deux siècles plus tôt à Newton, cité par Lenard comme exemple de « physicien aryen », et qui utilisait les outils mathématiques les plus avancés de son temps, le calcul infinitésimal. Or le travail d’Einstein se situe en fait dans la continuité de ceux de Galilée et de Newton. Il en constitue un prolongement logique et en représente en fait l’aboutissement, la relativité parachevant la description classique mécanique et déterministe du monde physique. La révolution qu’a connue la physique dans le premier tiers de ce siècle n’est pas dirigée contre Newton, elle le dépasse en l’englobant, mais il y a continuité dans la démarche. Newton affirmait lui-même que l’analyse physique est sans fin, et qu’elle doit être reprise de nouveau à chaque stade du développement de la science expérimentale. Pour cela, il faut se servir des mathématiques, et les difficultés croissantes de la recherche en physique vont de pair avec une sophistication grandissante des outils.
La pratique normale de la recherche explore les conséquences théoriques et expérimentales de l’ensemble de concepts et de lois admis par l’ensemble de la communauté scientifique qui sous-tendent ce que T. Kuhn appelle un « paradigme », c’est à dire le cadre conceptuel dans lequel les scientifiques posent les problèmes et leur cherchent des solutions. Les anomalies qui se révèlent au cours de cette démarche sont à l’origine de révolutions scientifiques qui entraînent la révision du paradigme. La pratique de la recherche est ainsi un va-et-vient entre l’activité expérimentale et l’élaboration théorique, sans que l’une puisse prétendre exister indépendamment de l’autre ou primer sur elle. Ce n’était pas la conception de Stark, certains physiciens proches de lui allant jusqu’à affirmer qu’un travail de doctorat ne devait pas obligatoirement explorer des pistes nouvelles, mais pouvait parfaitement se contenter de vérifier une nouvelle fois des résultats connus. Outre que cette démarche n’est guère propice aux progrès des connaissances, les disciples de Stark montraient par là une incompréhension essentielle de la nature de la recherche en physique. La relativité restreinte, par exemple, dérive directement du problème posé par l’invariance de la vitesse de la lumière. Lors de sa publication, elle répondait aux besoins théoriques et expérimentaux du moment. Les idées de base de la théorie étaient mûres (Poincaré n’était ainsi pas loin d’aboutir aux mêmes résultats), et ses conséquences ont pu donner lieu très vite à des tests expérimentaux multiples et précis qui furent tous couronnés de succès. En dépit de son caractère abstrait et non intuitif, elle a donc été rapidement bien acceptée dans la communauté scientifique, même si certaines conséquences logiques de la théorie heurtaient le sens commun. Lenard et Stark eux-mêmes acceptèrent cette théorie et s’en servirent dans leurs travaux au début du siècle.
Au contraire, la relativité générale est le produit d’une réflexion solitaire, d’où des considérations esthétiques n’étaient pas absentes, et les tests expérimentaux en sont longtemps restés rares et peu précis. Il s’agissait pour Einstein de résoudre la contradiction entre la gravitation de Newton et la relativité restreinte, alors qu’il n’existait pas de résultat expérimental comparable à l’expérience de Michelson et Morley susceptible d’orienter son travail et d’étayer ses hypothèses. Ensuite, l’exploration des conséquences de la théorie a donné lieu dans les années vingt à un foisonnement de travaux théoriques, par exemple dans le domaine de la cosmologie, qui ne se prêtaient pas alors à une vérification expérimentale. Enfin, le concept d’un espace-temps courbe à quatre dimensions, dont la géométrie n’est pas celle, accessible aux sens, de l’espace usuel à trois dimensions, est difficile à appréhender et les représentations visuelles que l’on peut essayer d’en donner ne sont qu’approximatives. La relativité générale pouvait alors passer pour largement spéculative et coupée de l’expérience. Cependant, en y regardant de plus près, on remarque qu’il y avait bien à la base de la démarche d’Einstein un fait expérimental majeur troublant, reconnu depuis Newton et Galilée, à savoir l’identité constatée empiriquement entre la masse pesante et la masse inerte.
Les principaux concepts opérationnels de la mécanique quantique ont de leur côté été élaborés progressivement à partir de l’expérience. La nouvelle théorie a connu des succès nombreux et immédiats dans l’explication des propriétés des atomes, des molécules et de la matière condensée, qui n’ont pas été remis en cause depuis. Cependant, en dépit de ces succès, la mécanique quantique était l’objet de controverses portant sur les conséquences de son interprétation statistique élaborée par Bohr et l’Ecole de Copenhague, ainsi que sur son aptitude à décrire la totalité de la réalité physique. En effet, la mécanique quantique renonçait au déterminisme classique. Elle ne prédisait pas en général avec certitude le résultat de la mesure mais fournissait un ensemble de résultats possibles avec la probabilité de chacun d’eux. Cet aspect probabiliste, ou non déterministe, de la théorie choquait de nombreux physiciens, et non des moindres, comme de Broglie ou Einstein, qui y voyaient la preuve que la théorie quantique était une théorie incomplète et donc provisoire. De plus, l’objet quantique avait un comportement étrange, ressemblant selon les situations expérimentales tantôt à une onde classique, tantôt à une particule classique, mais ces images simples n’étaient qu’approximatives. Autre point choquant pour les tenants de la physique expérimentale classique, les débats scientifiques souvent animés qui entouraient la naissance de la mécanique quantique faisaient largement appel aux expériences par la pensée, où l’on discutait ce qui serait observé dans une situation idéalement simple sans se préoccuper d’examiner de quelle manière une telle situation pourrait effectivement être réalisée.
En dépit de la primauté de l’expérience proclamée par les partisans de la Deutsche Physik, leurs théories ne résistaient pas à l’accumulation des arguments expérimentaux en faveur des théories nouvelles, et leurs invectives contre les physiciens modernes cachaient mal leur incapacité à fournir des théories alternatives crédibles. La littérature ne s’étend guère sur les théories physiques des promoteurs de la Deutsche Physik comme l’atome axial de Stark et l’éther de Lenard. Le principal point de désaccord entre Lenard et Stark résidait dans la motivation de leur critique de la mathématisation accrue de la physique, mais ce n’était pas le seul. Ils divergeaient en particulier sur la finalité de l’activité scientifique, sur la place de celle-ci dans la société, et ne s’entendaient pas sur le rôle de la technologie, activité vulgaire et mercantile pour Lenard alors que Stark en avait une vision beaucoup plus pragmatique. Cette dualité rejoignait celle des milieux officiels, où la vision idéologique, par certains côtés romantique, d’un Rosenberg s’opposait au pragmatisme des responsables de l’armée et de l’industrie. Beyerchen compare la « physique aryenne » à un « microcosme du national-socialiste, une coalition de concepts irrationnels dans leur forme et nihilistes dans leur contenu », et ajoute que c’est faire preuve d’une dangereuse arrogance intellectuelle que d’affirmer qu’un mouvement doive être rationnellement cohérent pour conquérir le pouvoir politique.
La Deutsche Physik et les Lumières
En Septembre 1933, M. von Laue tint devant l’assemblée annuelle des physiciens allemands un discours dans lequel il faisait une allusion à peine voilée aux persécutions dont la physique moderne commençait à être l’objet [8]. Il y établissait un parallèle implicite entre le traitement imposé à Einstein et celui subi par Galilée trois cents ans plus tôt, auquel il attribuait ces paroles : « Qu’est-ce que tout cela peut faire? Que moi ou un autre nous l’affirmions ou non, que le pouvoir séculier ou religieux soit pour ou contre, cela ne change pourtant rien aux faits ! Le pouvoir peut certes empêcher quelque temps leur reconnaissance (des théories de Galilée), mais elles finiront un jour par s’imposer ». Von Laue ajoutait que la prédiction s’était accomplie, que rien n’avait pu arrêter la « marche victorieuse de la théorie de Galilée » et que même l’Église avait dû rendre les armes au bout de deux siècles. Il y eut par la suite d’autres mauvaises passes pour la science, concluait-il, mais « ses représentants peuvent se dresser avec la conviction inébranlable découlant d’une simple phrase : Et pourtant, elle tourne! ».
La double révolution de la relativité et de la théorie quantique qu’a connue la physique dans le premier tiers du 20ème siècle était de fait aussi révolutionnaire que l’avait été au 16ème siècle ce que T. Kuhn a appelé « la révolution copernicienne ». Non seulement elle introduisait de nouveaux concepts et ouvrait de nouveaux domaines d’investigation aux chercheurs, mais encore et surtout elle bouleversait complètement notre vision du monde. La révolution copernicienne remettait la Terre à sa place dans le système solaire et celui-ci dans le cosmos. Les révolutions relativiste et quantique mettaient fin à la conception d’un temps absolu et d’un univers déterministe. On comprend que cette révolution conceptuelle, tout comme celle de Copernic et Galilée, se soit heurtée à de vives résistances dans la communauté scientifique. De même que l’Eglise s’est sentie menacée non pas tant par la nouvelle cosmologie que par le changement radical de vision du monde qu’elle véhiculait, et donc de l’équilibre de celui-ci, de même les physiciens pouvaient être ébranlés par la remise en cause de leur relation au monde. Mais les deux révolutions présentent à notre avis une différence notable. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, un individu cultivé pouvait appréhender l’essentiel de la science mathématique et physique de son temps. La vision de l’univers qu’enseignait la science classique était compatible avec la connaissance intuitive que le physicien pouvait en avoir par ses sens. Depuis la double révolution relativiste et quantique, cela n’était plus possible. D’abord parce que les mathématiques et la physique s’étaient engagées dans la voie d’un formalisme de plus en plus poussé, inaccessible au plus grand nombre et que la physique faisait appel à des outils mathématiques de plus en plus complexes. Ensuite, et surtout, parce que la description du monde physique que donnent les théories relativiste et quantique n’est que très imparfaitement traduisible par des analogies simples issues du monde tel que nous le percevons intuitivement par nos sens. De telles analogies, si nous en cherchons néanmoins, ont une portée extrêmement limitée, et une image qui permettra de se représenter approximativement une certaine situation se révélera totalement trompeuse et erronée dans d’autres configurations. Les conséquences logiques de la relativité et de la mécanique quantique abondent en situations paradoxales, dans lesquelles le résultat de l’expérience confirme la validité de la théorie mais heurte violemment le sens commun.
Le cas n’est cependant pas unique dans l’histoire. Si l’on en revient à la « révolution copernicienne », la vision du monde intuitive que nous percevons par l’intermédiaire de nos sens est plutôt celle du monde pré-copernicien. C’est en observant mieux le mouvement des astres que nous pouvons la mettre en doute. De même, en utilisant des appareillages expérimentaux sophistiqués et des outils théoriques complexes, nous pouvons mettre en doute la vision classique du monde physique. La véritable singularité de la révolution physique de ce siècle par rapport à la révolution copernicienne est que la physique est devenue un domaine de spécialistes, et qu’il y a eu alors dans le domaine du savoir une véritable rupture épistémologique entre physiciens et philosophes. En effet, au 18ème siècle, la physique s’appelait « philosophie naturelle » et les chercheurs pouvaient s’occuper à la fois de mathématiques, de physique, de « sciences naturelles », et de philosophie. Les mathématiques ont les premières conquis leur spécificité, suivies par la physique. Nous pouvons dater cette évolution de la physique de la seconde moitié du 19ème siècle, lorsque s’amorcent les révolutions modernes. Mais les universitaires du tournant du siècle, qui avaient été formés dans l’ancien système de pensée et qui voyaient le monde comme l’horloge des encyclopédistes, mécanique, immuable, déterministe, étaient mal préparés à cette révolution. L’idée que les non-scientifiques, comme les politiques et les idéologues, se faisaient de la science dans la première moitié du 20ème siècle était également celle que cet ancien système leur avait inculqué, et ils n’avaient pas intégré cette rupture dans leur mode de pensée.
Il paraît donc indispensable de rechercher les correspondances entre l’idée que les dirigeants nazis se faisaient de la science et celle véhiculée par la Deutsche Physik en distinguant clairement entre deux courants : les idéologues et les pragmatiques.Nous pouvons nous référer aux écrits de Hitler lui-même, de Rosenberg, idéologue du parti et ami de Stark, de Himmler dont le soutien à Heisenberg fut décisif dans le déclin de la Deutsche Physik, de Göring, de Sperr. Il faut également étendre cette étude aux auteurs plus anciens à partir desquels a pu se former l’idéologie nazie, comme par exemple P. de Lagarde ou H. S. Chamberlain. Ces textes sont enfin à envisager dans le cadre plus global de la ligne officielle dictée par le parti. Ceci vaut particulièrement dans le cadre de la « physique aryenne » en raison des liens unissant Stark à Rosenberg, et par les ressemblances entre les conceptions de ce dernier et celles de Lenard. Nous nous référons ici en particulier à deux textes de Rosenberg édités par le N.S.D.A.P. et concernant directement la science [9].
Rosenberg y affirme que le propos du national-socialisme n’est pas de limiter la liberté de la science, mais tout au contraire de permettre son renouveau grâce à l’application de la doctrine de la race, qui en constitue le fondement. La science, et en particulier les sciences de la nature, ont pour Rosenberg été entièrement élaborées en Europe. Le rôle des « aryens », « race supérieure », y aurait été prépondérant. Il n’existerait donc pas d’internationalité possible de la science et, de façon générale, il serait impossible de concevoir une histoire commune avec d’autres peuples. Se référant à Nietzsche, il déclare que c’est le devoir du peuple allemand de prolonger et de rendre son éclat à sa tradition scientifique en exacerbant ses qualités d’endurance dans tous les domaines, militaires et civils. Ainsi les sentiments d’infériorité ressentis par les chercheurs et les étudiants dans les années précédant l’avènement du national-socialisme pourraient-ils être effacés, et la jeunesse formée aux tâches qui l’attendent. Rosenberg insiste sur le rôle prépondérant dévolu à l’Université. Les nombreuses références à un passé héroïque constituent un arrière plan idéologique vital du combat politique qui doit se poursuivre sous l’égide du Führer dans tous les domaines, y compris celui de la science. La Weltanschauung nazie ne serait pas une simple expression ni un effet oratoire, mais correspondrait bien à un état de fait. Chaque action du peuple allemand en serait l’expression, et ceci s’applique en particulier à la science.
Il faut également prendre en compte la conception de la science qu’avaient alors les universitaires. Nous disposons des écrits des chefs de file de la Deutsche Physik, ainsi que de ceux des promoteurs de la physique moderne. La plupart des grands noms de la physique de l’époque ont exposé leur conception du monde à la lumière des progrès de la science. Ces textes permettent de mieux saisir l’opposition entre les conceptions des promoteurs de la « physique aryenne » et celles de la majorité des physiciens, et de la mettre en perspective tout en tenant compte des différences individuelles.
Il est à cet égard particulièrement intéressant de se pencher sur des textes tels que l’Autobiographie scientifique de Max Planck car celui-ci se situe à la limite entre écrits philosophiques et récit autobiographique. Planck était nettement moins radical que Heisenberg ou Bohr, mais plus ouvert à certains concepts qu’Einstein, qui refusa toujours d’admettre la validité de l’interprétation probabiliste de la mécanique quantique. Sa courte biographie présente ici moins d’intérêt que les quatre conférences qui l’accompagnent et qui reflètent ses préoccupations philosophiques et religieuses face aux avancées récentes de la physique. Planck s’y interroge en effet sur la signification et les limites de la science. La recherche en physique doit certes partir de notre connaissance du monde, c’est à dire de nos cinq sens. Mais ceci n’est qu’une matière première hétérogène et qui dépend de chaque individu. Il faut l’ordonner afin d’établir une image du monde réel différant du monde des sens. L’homme part de son expérience pour élaborer intuitivement des théories qu’il cherche à vérifier par la suite. Ces lois sont toutefois sujettes à des modifications perpétuelles et irrésistibles, car le chercheur est sans cesse confronté à de nouveaux problèmes. Les dernières découvertes comme l’invariance de la vitesse de la lumière et la théorie des quantas introduisent ainsi de nouveaux concepts qui remettent en cause la représentation classique du monde. Celle-ci est désormais à englober dans quelque chose de plus vaste et de plus homogène. Le monde « phénoménologique » est donc une représentation approximative qui ne peut contenter celui qui cherche sans cesse à affiner sa connaissance de la réalité.
Planck aborde alors les résistances aux nouvelles avancées de la physique, et attaque directement la physique « aryenne ». Il existe, écrit-il, un réel « absolu » accessible uniquement grâce aux nouveaux instruments, et il convient « d’abaisser jusqu’à l’insignifiance toute espèce de doute surgissant des difficultés qui surviennent tandis que l’on façonne le tableau scientifique du monde ». Il est, écrit-il aussi, « singulièrement important d’insister sur ce détail à notre époque, car de telles difficultés sont parfois regardées aujourd’hui comme de sérieux obstacles à la saine progression de l’œuvre scientifique ». Il stigmatise ceux qui renâclent à s’écarter des méthodes traditionnelles et qualifie leur point de vue d’attitude à courte vue. Ils « se placent au delà de tout espoir et seront tout aussi incapables d’apporter quelque contribution essentielle au progrès de la science qu’un expérimentateur qui s’entête, par principe, à ne se servir que d’instruments primitifs ». La notion de métaphysique n’est toutefois pas remise en cause car même si l’homme postule un monde absolument réel, il ne peut jamais en comprendre pleinement la nature.
En remontant plus haut dans l’histoire de la pensée allemande, nous rencontrons une grande figure qui se trouve en fait au centre du débat : Kant. W. Heisenberg se réfère explicitement à lui dans son article de Février 1936 paru dans le Völkischer Beobachter que nous avons évoqué plus haut. Le but de la recherche, écrit-il, n’est pas seulement l’observation de la nature, mais la compréhension des causes et des conséquences. La formulation mathématique d’un phénomène est la seule façon de présenter la nature sans laisser de zones d’ombres. Mais ce sont avant tout les systèmes de compréhension qui importent, car ce sont eux qui nous permettent de nous orienter dans la nature. La théorie des quantas a ouvert l’accès à de nouveaux phénomènes inexplicables par la théorie classique. Il a donc fallu élaborer un nouveau système de compréhension qui s’est révélé être à la base de toute la théorie atomique, et qui permet de déterminer quantitativement le comportement des atomes. En chimie, en physique nucléaire, il ouvre de nombreuses portes dont celles de la fusion de l’hydrogène. Quant à la théorie de la relativité, elle s’est révélée toujours conforme à l’expérience et « la base indiscutable de toute recherche future ». Sur le plan théorique, poursuit Heisenberg, il est particulièrement important pour les Allemands (für uns Deutsche) de modifier leur attitude vis à vis de la connaissance scientifique : « La confrontation réelle avec ces changements éloigne les sciences exactes de l’image naïvement matérialiste du monde qui se base sur la croyance qu’il est possible de traduire toute expérience en un événement réel dans l’espace et le temps ». Heisenberg conclut en affirmant que la recherche expérimentale des dernières décennies avait démontré que les nouvelles théories avaient vaincu. Cette dispute autour de la physique classique et de la physique moderne va au delà du problème purement scientifique. Il s’agit en fait de la confrontation de deux conceptions du monde, et Heisenberg le met en exergue en terminant son article en se référant aux Lumières et à Kant : « Si le développement de la recherche dans ce domaine nous tient tellement à cœur, à nous les Allemands, c’est parce qu’elle prend place dans la ligne de la grande tradition philosophique ouverte par Kant avec les recherches théoriques et pratiques sur les fondements de la science. Poursuivre ce développement, dont les répercutions les plus importantes sur la structure de notre vie spirituelle toute entière sont peut-être encore à venir, est une des tâches les plus nobles de la jeunesse scientifique allemande ».
Inversement, la partie adverse critiquait vivement ces mêmes conceptions. Citons par exemple le discours que prononça le recteur E. Krieck à l’occasion du 550ème anniversaire de l’université de Heidelberg en présence du ministre B. Rust. Ce dernier est présenté comme l’organisateur et le seul responsable du renouveau de la recherche allemande dû à la collaboration pleine et entière d’une université « régénérée » par la « révolution » et la « culture » nazie [10]. Il ne s’agit donc pas d’une mise en tutelle de la science par la politique, mais d’une collaboration résultant naturellement du sens qu’a le scientifique de son devoir envers sa patrie. Nous tronvons dans ce texte une attaque en règle contre la conception kantienne de l’objectivité dans les sciences exactes ainsi que des dégâts qu’elle aurait occasionnés dans le passé. Selon le recteur Krieck, les conceptions de Kant qui ont prévalu pendant l’époque libérale sont en conflit total avec les résultats obtenus par la recherche scientifique, car aucune science exacte ne saurait résulter du seul exercice de la raison pure. Les conceptions de Kant ne peuvent donc s’appliquer au mieux qu’aux mathématiques, et ne valent déjà plus pour la physique. Elles ont, pour l’orateur, conduit à l’élaboration d’une idéologie scientifique qui a débouché en dernier ressort sur des disputes stériles dues au manque de perspectives et de valeurs de référence, et auraient trouvé des détracteurs en Goethe, Herder et Nietzsche. En fait, tous les résultats obtenus dans le domaine des sciences de la nature comme des sciences humaines sont en rapport étroit avec la structure raciale et l’histoire de ceux qui les élaborent. De nouvelles perspectives s’ouvrent donc enfin à la science allemandegrâce à la prise de conscience provoquée par l’avènement du national-socialisme. Cette toile de fond idéologique se retrouve dans tous les textes édités par les différents organismes qui s’occupaient de la recherche.
Divers travaux littéraires et philosophiques ont déjà souligné l’opposition entre la philosophie humaniste des Lumières, que représente ici Kant, et l’idéologie nazie, mais ils n’ont guère abordé la question des sciences. Nous avons constaté précédemment que les historiens des sciences qui se sont intéressés à la Deutsche Physik s’étaient penchés sur son développement historique, mais pas du tout sur la façon dont ce phénomène se rattache à des courants de pensée plus anciens. Nous disposons donc de deux ensembles de travaux qui, probablement en raison du profil de leurs auteurs, s’ignorent largement. Il importe pourtant de croiser ces deux analyses afin de montrer comment la pensée nazie s’oppose, à travers la Deutsche Physik, à la philosophie des Lumières incarnée par la physique moderne. Le cœur du débat peut en effet être placé ici, dans l’opposition entre la démarche des Lumières et un courant de la pensée allemande que nous pourrions schématiquement qualifier de réactionnaire ou d’irrationnel. Un élément clé de la philosophie des Lumières, tel qu’il s’incarne par exemple dans l’Encyclopédie, est la conviction que les progrès des sciences, des techniques et des arts, arracheront les hommes aux ténèbres de l’ignorance et de la superstition, et que les idées ainsi défendues ont une dimension universelle. Au contraire, le courant « réactionnaire » ou « irrationnel », qui a des liens avec le mouvement romantique, vante la connaissance du monde par une sorte de communion intuitive avec la Nature, plutôt que par le cheminement lent et laborieux de la raison. Ce courant est présent tout au long du 19ème siècle, qui est par ailleurs une période de productivité scientifique intense et de foi dans les vertus de la science et du progrès technique. Mais il n’apporte, commenous l’avons vu, aucune remise en cause radicale de la vision classique du monde. Il se retrouve dans les conceptions de Lenard et dans l’idéologie d’un Rosenberg, et il participe également à une sorte de mysticisme païen, que nous retrouvons, par exemple, dans certaines conceptions des SS.
Il est donc intéressant de suivre à travers les textes l’évolution de ce débat en Allemagne depuis la fin du 18ème siècle. Remarquons que la propagation à travers l’Europe du 18ème siècle des idées de Newton, cité par Lenard comme un exemple de chercheur « aryen », se fait à la faveur de la diffusion de la pensée des Lumières, et que Lenard lui-même se réclame dans ses écrits des théories de Newton, et donc, indirectement, de la conception du monde introduite par les Lumières. Or Newton écrit que pour découvrir les lois qui régissent le monde qui nous entoure, il faut partir de l’expérience, c’est-à-dire de la connaissance telle qu’elle est donnée par l’observation directe, pour arriver progressivement « à déterminer les premières causes et les éléments les plus simples du cours des choses ». Il oppose l’idéal de la déduction à celui de l’analyse. Les idées de Newton se trouvent donc en accord avec la façon, dont furent en fait élaborées la relativité et la mécanique quantique. Pour Newton, « la philosophie de la Nature qui entreprend d’édifier la monde par la pure pensée, de le construire à partir de simples concepts, se trouve constamment aux prises avec une double tentation. Soit faire une qualité première d’une qualité générale que le physicien rencontre partout dans la Nature. Soit au contraire la réduire en l’expliquant comme une conséquence de raisons plus éloignées ». Tout ceci, conclut Newton, est contraire au véritable empirisme qui « se contente d’établir les phénomènes ». Le chercheur doit se limiter au champ du possible.
N. Bohr, le maître de Heisenberg, reprend d’ailleurs les mêmes idées lorsqu’il explique que les seules questions qui ont un sens sont celles auxquelles l’homme peut répondre. En fait, bien qu’ils se réclament de Newton, la vision du monde à laquelle se rattachent les disciples de Lenard se rapproche plutôt de la vision pré-copernicienne, ce qui est paradoxal pour des physiciens issus de la physique du 19ème siècle, et donc habitués à regarder au delà des apparences immédiates. Ils se situent plutôt pour nous dans la ligne de la vision scolastique du monde telle que la présentait la vieille théologie protestante au 16ème siècle, qui fut battue en brèche par l’Aufklärung. Dans celle-ci, il existe « une sphère spécifique, relativement autonome, de la loi naturelle, sphère qui est accessible à la raison humaine et peut être, par elle, maîtrisée et explorée. Mais elle est transcendée par la loi divine qui seule est en mesure de restaurer la connaissance primitive perdue par le péché. La raison est la servante de la révélation : au niveau des facultés naturelles, intellectuelles et spirituelles, elle met l’esprit sur la voie de la révélation ». De même, si Lenard fait sienne la conception de Newton de l’expérience, il conçoit une sphère dans laquelle est incluse toute la recherche en physique et qu’il appelle la connaissance intuitive de la Nature.
Conclusion
La Deutsche Physik ne constitue en définitive qu’un épisode historique mineur qui n’a pas résisté longtemps à l’épreuve des faits. Elle n’a pas eu les conséquences tragiques de certaines autres déviations scientifiques comme l’application des théories raciales en biologie. Elle constitue cependant un parfait exemple de la dénaturation que peut subir une discipline lorsqu’une fraction de ses représentants quitte le terrain du débat scientifique pour le porter sur un autre plan en y mêlant des considérations idéologiques. Si l’expression de leurs théories respecte alors toujours certaines formes du discours scientifique, l’idéologie finit par en constituer le fondement essentiel. On constate que Lenard et Stark, en dehors de la citation, brève en général, des travaux leur ayant rapporté le prix Nobel, travaux déjà anciens à l’époque considérée, sont à peu près passés sous silence dans les histoires de la physique. Il semble que la suspicion dont ils font l’objet en raison du contexte de frustration et d’antisémitisme dans lequel ils enveloppèrent leur combat d’arrière-garde contre la physique moderne englobe leur contribution entière à la physique.
A cet ostracisme posthume, il existe deux explications possibles. La première est que la communauté intellectuelle n’aime pas qu’on lui rappelle ses égarements et que ses déchirements soient mis sur la place publique. En témoigne par exemple la gêne des philosophes vis à vis de Heidegger, notamment en France. La seconde est que cet excès d’opprobre est en fait l’œuvre des physiciens allemands qui, comme Heisenberg, sont restés en Allemagne entre 1933 et 1945 et qui ont été amenés par la force de choses à coopérer avec le régime en apportant peu ou prou leur concours à l’effort de guerre nazi. Leur intérêt leur dictait de charger a posteriori ceux de leur collègues qui s’étaient ouvertement compromis avec le pouvoir. Comme l’attitude de la grande majorité des physiciens se situait entre un retrait prudent et une collaboration plus ou moins active, ils auraient rapidement cherché à faire admettre que seuls avaient réellement adhéré au régime nazi les partisans du mouvement réactionnaire de la « physique aryenne ». Les physiciens « modernes », quel qu’ait pu être leur engagement apparent ou réel auprès des nazis, auraient donc en fait été des opposants. Ils auraient manifesté cette opposition en défendant leur conception de la physique contre les tenants de la « physique aryenne », tout en navigant au mieux dans un régime qu’ils désapprouvaient en silence, mais auquel ils adhéraient extérieurement. En effet, les contraintes inhérentes à la vie d’un fonctionnaire dans un régime totalitaire l’amènent presque inévitablement à coopérer s’il veut garder sa place et préserver l’avenir des siens.
En fait, les deux explications avancées plus haut se rejoignent. Lenard et Stark apparaissent moins comme les victimes d’un complot du silence de l’ensemble des physiciens en raison du contenu de leurs théories pseudo-scientifiques et des persécutions qu’ont subies certains de leurs collègues, que d’un consensus de la communauté scientifique allemande. Celle-ci put ainsi se décharger sur eux de sa mauvaise conscience pour réintégrer sans trop de mal la communauté internationale, en attendant que le temps la blanchisse définitivement en entérinant cette réécriture de son histoire. Les physiciens allemands les auraient donc exclus ignominieusement pour retrouver leur honorabilité au sein de la communauté des physiciens internationaux qui aurait accepté cette responsabilité limitée et banni Lenard et Stark. On peut supposer que la communauté scientifique internationale, sans être dupe, ne souhaitait pas que l’on braquât trop les projecteurs sur cet épisode peu glorieux de son passé. Celui-ci pose en effet le problème général de l’attitude des scientifiques sous les régimes totalitaires ou dictatoriaux. Stark et Lenard, réduits au rôle de boucs émissaires, évitaient commodément aux scientifiques de s’interroger sur leur comportement (ou sur ce qu’il aurait pu être) pendant cette période.
Les questions que soulève le débat sur la Deutsche Physik sont particulièrement d’actualité aujourd’hui, alors que renaissent un peu partout les nationalismes et les revendications ethniques fondées sur la race, la langue ou la religion. En même temps, la physique traverse une crise analogue par certains côtés à celle qu’elle traversait à la fin du 19ème siècle. La solution de ces difficultés passera par le mariage encore non consommé aujourd’hui entre relativité générale et mécanique quantique. Cette future théorie introduira sans doute de nouveaux concepts qui engendreront un nouveau paradigme scientifique et changeront peut-être une fois de plus radicalement notre vision du monde. Elle rencontrera alors à son tour de vives résistances. Qui peut dire que ces résistances ne pourraient pas se traduire, si le contexte politique s’y prête, par la manifestation de courants scientifiques antagonistes se réclamant de telle identité ethnique ou de tel fondamentalisme religieux ?
[1] P. Lenard : Grosse Naturforscher : Eine Geschichte der Naturforschung in Lebensbeschreibungen, München, J. F. Lehmann, 1930. & Deutsche Physik, 4 vols, München, J. H. Lenmanns, 1936-37.
[2] J. Stark : Nationalsozialismus und Wissenschaft, München, Zentralverlag der N.S.D.A.P, 1934.
[3] P. Lenard : Über Relativitätsprinzip, Aether und Gravitation : Mit einem Zusatz betreffend die Nauheimer Diskussion, 3ème éd., Leipzig, S. Hirzel, 1921.
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[4] J. Stark : Erinnerungen eines deutschen Naturforschers, présentées par A. Kleinert, Hamburg, 1987, & Mémoires de P. Lenard, manuscrit non publié, München, Deutsches Museum.
[5] H. S. Chamberlain : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts, München, F. Bruckmann, 1900. & P. de Lagarde : Deutsche Schriften : Gesamtausgabe letzter Hand, Göttingen, 1891.
[6] W. Menzel : Deutsche und jüdische Physik, in Völkischer Beobachter, Norddeutsche Ausgabe, n°29.
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[7] W. Heisenberg : Gesammelte Werke, München, Piper-Verlag, 1989, & E. Heisenberg : Heisenberg, 1901-1976 ; le témoignage de sa femme, Paris, Belin, 1990.
[8] M. von Laue in Physikalische Zeitschrift (15. 12. 1933).
[9] A. Rosenberg : Weltanschauung und Wissenschaft, in Nationalsozialistische Wissenschaft, Schriftenreihe der N.S. Monatshefte, Heft 6, Zentralverlag der N.S.D.A.P., München, 1936, & A. Rosenberg : Freiheit der Wissenschaft, in Blut und Ehre : Reden und Aufsätze von 1919-33, München, Zentralverlag der N.S.D.A.P., 1934.
[10] E. Krieck : Die Objektivität der Wissenschaft als Problem, in Das nationalsozialistische Deutschland und die Wissenschaft, Heidelberger Reden von Reichsminister Rust und Professor Ernst Krieck, Hamburg, hanseatische Verlagsanstalt, 1936.
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