Les trois façons d’être climatosceptique

Il y a trois façons d’être climatosceptique.
La première, la plus primitive, est évidemment de nier la réalité du changement climatique en cours. La montée rapide du niveau des océans, la fonte des glaciers terrestres et la disparition estivale de la banquise arctique sont pourtant des signes clairs et visibles du réchauffement. Demandez aux habitants des îles Tuvalu si le niveau de la mer n’a pas monté au cours des dernières décennies. Citons aussi divers changements dans la biosphère tels que la remontée vers le Nord de certaines espèces venues des climats chauds, le moustique tigre par exemple, avec les maladies qu’il contribue à répandre, les vendanges qui ont lieu plus tôt, le bourgeonnement plus précoce et la chute des feuilles plus tardive etc. On pourrait ajouter les phénomènes météorologiques extrêmes plus fréquents et plus intenses, pluies diluviennes et inondations ici, canicules et sécheresses ailleurs. Pour ceux-là, il n’y a pas grand-chose à faire. Peut-être se réveilleront-ils quand ils seront personnellement frappés. En attendant, ils s’en prennent aux militants écologistes, accusés de répandre des peurs imaginaires.
Ensuite il y a ceux qui reconnaissent la réalité du réchauffement mais refusent d’y voir l’effet des activités humaines. Leur argument est que le climat a toujours fluctué sans que l’homme y soit pour quelque chose, citant par exemple ce qu’on a appelé l’optimum climatique du Moyen-Age ou le petit âge glaciaire dans l’Europe des XVIIème et XVIIIème siècles. Certes, mais il est frappant de constater que le réchauffement actuel est parfaitement corrélé avec l’augmentation de la teneur de l’atmosphère en dioxyde de carbone, gaz à effet de serre, en raison de l’utilisation massive depuis la fin du XVIIIème siècle de combustibles fossiles, charbon, gaz, pétrole. Les éruptions volcaniques peuvent perturber le climat pendant quelques mois ou quelques années[1], mais leur effet n’a rien à voir avec les épisodes volcaniques massifs, s’étendant sur des siècles, qui ont marqué la fin de l’ère primaire et la fin de l’ère secondaire, créant les reliefs les « traps » de Sibérie et du Deccan. L’activité solaire obéit à des cycles, son effet est réel mais faible ; cela a été confirmé en réponse aux allégations de C. Allègre and co. Le rôle de la position de la Terre sur son orbite est bien connu ; l’inclinaison de son axe de rotation propre par rapport au plan de l’orbite, l’excentricité de l’orbite produisent des effets qui peuvent se cumuler ou au contraire s’opposer selon les époques à l’échelle de dizaines de milliers d’années. Les modèles climatiques permettent de retracer fidèlement l’évolution du climat terrestre sur les dernières centaines de milliers d’années et sont cohérents avec les observations (sédiments, pollens, radio-isotopes, carottes de glace prélevées par forage en Antarctique et au Groenland).
La troisième catégorie est sans doute la plus dangereuse, car elle est principalement constituée de décideurs appartenant aux milieux politiques et économiques, ainsi que de scientifiques du type apprenti sorcier qui ne proposent rien moins que des recettes pour modifier le climat. Ils ne nient pas qu’un réchauffement climatique est en cours, ni que l’activité humaine en est partiellement ou totalement responsable. Mais ils n’y voient qu’un problème technique, qu’un surcroît de technique parviendra à résoudre. Certes l’essor des activités humaines a entraîné son lot de problèmes tels que la pollution de l’air, de l’eau, des sols ou l’effondrement de la biodiversité ; le réchauffement climatique n’est que l’un d’entre eux. Mais en accroissant nos efforts techniques, ils ne ne doutent pas qu’on trouvera bien une solution à ces problèmes. Les idées de géo-ingénierie, consistant à mettre en œuvre des procédés permettant de modifier le climat terrestre afin de contrecarrer le réchauffement, sont caractéristiques de cette vision. L’essentiel est de ne rien changer à nos modes de production et de consommation et de continuer à poursuivre le sacro-saint objectif de croissance illimitée dans un monde aux ressources finies. Le caractère global et non linéaire de la machine climatique et sa complexité, que les modèles peinent à appréhender, font craindre de futures catastrophes si ces idées venaient à être réalisées. Mais la conviction de leurs promoteurs est que si les procédés visant à maîtriser le réchauffement climatique faisaient par la suite émerger d’autres problèmes, on saurait aussi les résoudre, dans une course poursuite sans fin entre les problèmes et leurs solutions. Cette vision souffre de deux handicaps. D’abord elle ne veut pas voir qu’en l’occurrence le problème est global. Ensuite elle ignore le facteur temps. La solution, si elle existe, n’est pas toujours au coin de la rue, alors que le péril est proche. Mais l’horizon spatio-temporel des politiques est étriqué : leur circonscription, la durée de leur mandat. Quant aux milieux économiques, l’appât du gain leur met des œillères. Pouvons-nous garantir la maîtrise à brève échéance de la machine climatique, alors que les problèmes ne cesseront de grandir au cours du XXIème siècle ? Regardons l’exemple de la fusion nucléaire contrôlée, qui nous assurerait une source quasi illimitée d’énergie propre. Il y a cinquante ans, quand j’étais étudiant, on nous promettait la maîtrise de la fusion dans les vingt ans. Certes, il y a eu des avancées entretemps, mais l’horizon est toujours à vingt ans[2].

Les conséquences du réchauffement climatique arrivant plus rapidement que ne l’estimaient les experts du GIEC[3] il y a encore quelques années, il faut mettre en oeuvre rapidement des mesures d’adaptation, telles que l’édification de digues, la modification des pratiques agricoles[4], le changement des techniques de construction, et surtout la fin de l’utilisation des énergies fossiles. Sur ce dernier point réellement majeur, l’inertie de la machine climatique est telle que l’arrêt de leur exploitation n’entraînerait pas un retour au climat d’antan avant des décennies voire des siècles. Par ailleurs, conséquence du changement climatique, l’accès à l’eau potable risque de devenir un problème majeur du XXIème siècle.
Certains diront que le réchauffement climatique est une chance, car il permettra de mettre en valeur des terres aujourd’hui sous-exploitées. Certes, la Sibérie deviendra peut-être un grenier à blé dans un futur indéfini, mais combien d’autres terroirs seront devenus inhabitables ?
A la suite d’un deuil, d’un changement ou d’une révélation qui bouleverse nos habitudes d’agir ou de penser, nous réagissons en traversant en général plusieurs phases. Après le choc initial vient d’abord une phase de déni, pendant laquelle nous refusons de voir le changement et nous cherchons à nous accrocher à la vision présente. Ensuite, quand il ne nous est plus possible de persister dans le déni, la peur nous étreint, ou la révolte. Nous envisageons alors des stratégies de contournement à travers lesquelles nous nourrissons l’espoir que le changement pourrait encore être évité. Concernant le réchauffement climatique, l’humanité refuse encore de voir le problème, et trop souvent des politiciens ou certains média à la solde d’intérêts économiques ou idéologiques la bercent dans cette illusion. La dernière phase sera la dépression à constater la vanité de l’espoir que tout peut continuer comme avant, et enfin viendra l’acceptation et la résignation. Mais comme l’a dit Fred Vargas, l’humanité ne réagit que lorsque l’eau est montée jusqu’à ses narines.

[1] De surcroît, les poussières et les composés soufrés expulsés par les éruptions volcaniques peuvent au contraire provoquer un refroidissement de l’atmosphère.

[2] Entre la recherche fondamentale, guidée par le désir de compréhension, et la mise au point d’applications, il peut s’écouler beaucoup de temps : entre la prédiction de l’émission électromagnétique stimulée (Einstein, 1917) et le premier maser (Townes, 1953) près de 40 ans se sont écoulé ; entre la publication de la relativité générale (1915) et le GPS (années 1980), 65 ans.

[3] Rappelons que le GIEC, Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’Evolution du Climat (en anglais Intergovernmental panel on climate change ou IPCC) , n’est pas un organisme de recherche, mais une plateforme internationale d’experts scientifiques passant en revue la production scientifique sur le sujet de l’évolution du climat afin de dégager un consensus.

[4] L’élevage intensif est un gros consommateur d’une ressource en eau qui va devenir plus précieuse. La plantation massive de maïs, céréale très gourmande en eau en été, alors même que la ressource est plus rare, est une aberration, comme ces champs qu’on voit parfois aspergés en plein cagnard.